DJAMEL KOKENE

Couper ce qui coupe par Alain Berland, 2013

Couper ce qui coupe par Alain Berland, 
in "DOUBLE BIND, Djamel Kokene", 
ed. Les Ateliers de l'Euroméditerranée, Marseille, 2013

 

D'où parlons-nous ? D'où proviennent nos modes

de représentation du monde ? Dans quels territoires

circulons-nous ? s'interroge Djamel Kokene tout

au long de son oeuvre. À la Friche la Belle de Mai,

l'artiste nous propose quelques pistes d'interrogations

sous la forme d'une installation qu'il nomme

Double Bind.

Double Bind est une oeuvre élaborée à partir d'une

proposition de résidence au Tribunal de Commerce

de Marseille qui se compose de deux éléments

distincts : l'une est la représentation, sous forme

de sculpture à l'échelle 1, en coupe longitudinale,

de la salle d'audience du tribunal, l'autre est un

dessin mural, réalisé au fusain et à main libre à partir

d'une vue de profil de la sculpture. L'une a l'objectivité

du géologue qui prélève un fragment de l'écorce

terrestre pour en étudier la composition, l'autre a la

fragilité et la vulnérabilité de la subjectivité du poète.

L'une possède la perfection et le savoir-faire du

chercheur consciencieux, l'autre affirme l'approximation

et la rapidité d'un trait furtif.

On l'aura compris, Djamel Kokene est un nouveau

« psychogéographe ». Comme eux, et selon la célèbre

définition de Guy Debord, il se préoccupe d'identité

et de mémoire en observant avec attention l'effet

des milieux géographiques et de la globalisation sur

la psychologie des individus. Il peut ainsi publier, à

intervalles irréguliers, et sous différents formats, une

très belle revue intitulée Checkpoint, éditée à compte

d'auteur en français, en anglais et en arabe, dont

le dernier numéro traitait de l'extension du domaine

du rêve et de l'utopie. Ou bien, plus récemment,

en 2012, produire une oeuvre archéologique superbe,

Restance (petit pan de mur jaune), en peignant de sa

propre main et d'un jaune très doux, un ancien hôtel

en ruine de Saint-Denis qui a abrité, par le passé, 

de nombreux émigrés en transit. Ou encore, exposer

avec malice Fontaine 2012, une petite bassine pleine

d'encre bleue dans laquelle les visiteurs sont invités

à jeter des pièces de monnaie et à faire un souhait :

chaque réussite entraîne une éclaboussure d'encre

singulière sur le sol du centre d'art et finit par élaborer

un territoire plastique inquiétant où personne

ne peut plus marcher.

À la Friche la Belle de Mai, l'oeuvre en bois de chêne

brut, de dix mètres de long et de cinquante centimètres

de large, disposée sur une structure métallique, possède

une présence énigmatique. Elle prend l'apparence

d'une tranche de réel qui représente, une salle

d'audience, en son milieu, sous sa forme générique.

Une de ces instances de juridiction, qui au final, se

ressemblent toutes dans leur configuration, qu'elles

soient situées au plus profond de l'Afrique ou bien

dans les pays occidentalisés. Elle possède la force des

lieux de pouvoir tout en mettant en jeu la théâtralité

et la fragilité des décisions des tribunaux.

Djamel Kokene aime s'immerger physiquement

dans d'autres lieux pour en comprendre les variables

et les invariants. Il ne choisit cependant pas d'être

une sentinelle qui surveille un espace précis, il préfère

laisser l'esprit et le regard vagabonder afin de trouver

des terrains de recherches plastiques par glissement

et observer les frottements qui s'y produisent. Avec

Double Bind, il s'empare d'une matière déjà donnée,

dans un processus de déconstruction et de reconstruction,

pour en analyser, voire en contester les

nombreux présupposés que chacun entretient avec

ces signes porteurs d'histoires personnelles ou

collectives. Ici, il joue, non sans humour, avec la

notion de justice qui le plus souvent traite, en dépit

des discours politiques d'ouverture, les immigrés

avec partialité.

 

Alain Berland a été membre du Comité de Rédaction du journal Particules (entre 2003 et 2010), il collabore régulie rement a  la revue Mouvement

depuis 2008 et est membre du Comité de Rédaction de la revue Questions d'artistes depuis 2010. Programmateur pour les arts visuels au Colle ge

des Bernardins depuis 2010, il y a été commissaire d'expositions pour « Antony McCall- Between you and I » (2011), « Isabelle Cornaro – Du proche

et du lointain » (2011) , « Judith Scott – objets secrets » (2011), « Céleste Boursier Mougenot- Videodrones »(2011), « Michel Blazy- Bouquet final »(2012)

et « Bruno Perramant - Les aveugles » (2012). Il a été Conseiller artistique de la Biennale du Havre en 2010 puis Commissaire pour l'art contemporain

de l'édition 2012. Il prépare une exposition monographique de Stéphane Vigny au Placé le Radieux en avril 2013. Il est membre de L'AICA.

En 2014, il est commissaire de l’exposition collective Des hommes, des mondes au Collège des Bernardins (février – juin 2014) et
vient d’être nommé commissaire pour les arts visuels au Théatre Nanterre-les Amandiers.