DJAMEL KOKENE

Juge et partie, par Jean-Claude Moineau, 2013

Juge et partie, par Jean-Claude Moineau,
in "DOUBLE BIND, Djamel Kokene",
ed. Les Ateliers de l'Euroméditerranée, Marseille, 2013


 

DK est avant tout un artiste mobile si ce n'est

nomade, un artiste dont le travail ne saurait être

enfermé dans un moule exclusif d'oeuvre ou de

procédure. Un artiste autrement plus flexible encore

que le portrait de l'artiste en travailleur flexible dans

un monde lui-même gagné par la flexibilité dressé

par Venger. Le travail de DK ne se définit pas par

une recherche d'unité ou d'identité formelle ou

stylistique (une signature ou une marque)

immédiatement repérable et identifiante, DK

cherchant au contraire inlassablement à dé-jouer tout

processus d'identification de son travail mais n'en

continuant pas moins là à se situer dans la voie qu'il

s'était donnée à ses débuts, celle de l' « artistestagiaire

», à rebours des habituelles constructions de

mythes d'artiste, l'artiste-stagiaire étant l'artiste non

pas formé mais en formation, qui n'a pas encore

trouvé (si tant est qu'il doive la trouver un jour) son

identité (sa voie). DK allant jusqu'à toujours hésiter

à se dire (avec ce que ça a déjà de par trop

identitaire) artiste, à se prendre pour un artiste (là où

les élèves des écoles d'art n'ont habituellement que

trop tendance à se prendre pour des artistes). Et DK

ayant pu effectivement se livrer à une activité

quelque peu dispersée, protéiforme, assumant bien

d'autres « rôles » (d'autres « identités ») que celui

(celle) d'artiste : commissaire d'expositions, voire

artiste-commissaire, initiateur de collectifs

(Laplateforme, dispositif mobile d'échange, de

rencontre et de recherche) et de revues (Checkpoint,

là encore espace mobile d'échange) ainsi que du

projet de l'École mobile, véritable zone artistique

temporaire (TAZ non autonome) à vocation non

tant didactique que pédagogique, formative…

Et DK de toujours se refuser à livrer une

interprétation par trop rigide de son travail qui

l'appauvrirait. À trancher quant à l'interprétation à

lui donner. Ses pièces ni n'ont caractère didactique

ni ne sont des tracts ou des slogans quand bien

même elles peuvent, comme dans Venez investir cheznous…, se mouler dans un slogan,

non alors pourl'affirmer (ou pour le transfigurer au sens de Danto1)

mais pour le mettre en question.

Non que DK ne pense pas ses pièces. Bien au

contraire : DK est un artiste qui réfléchit beaucoup

(et qui entend donner à réfléchir) mais ses pièces ne

se bornent pas à illustrer des idées, pas davantage

que, quelque usage qu'elles puissent faire du langage,

elles ne se bornent à formuler des idées ou des

concepts (l'artiste-stagiaire et l'École mobile ne sont

pas des concepts, pas même des métaphores, voire

des « métaphores absolues » au sens de

Blumenberg2), quand bien même elles peuvent

donner des idées, des idées non pensées par l'artiste

(ainsi incliné-je pour ma part à penser une École

mobile qui mobiliserait non seulement l'école mais

les élèves en les transportant non seulement à

l'intérieur d'une même ville-étape mais de ville en

ville de par le monde). Et, si ses pièces sont

savamment mûries, c'est en vue d'aboutir non à

d'hypothétiques chefs-d'oeuvre d'ingéniosité clos sur

eux-mêmes mais à des propositions les plus ouvertes

possible, à la fois ouvertes quant à leur interprétation

et ouvertes sur le monde (et pas seulement sur le

monde de l'art), allant, à l'encontre de la fameuse

phrase de Duchamp, jusqu'à dé-jouer toute

interprétation que le spectateur (ou le critique) peut

chercher à en donner. Des propositions visant non

tant à apporter quelque réponse que ce soit qu'à

formuler de simples interrogations, y compris sur

leur statut artistique.

Interrogations portant là encore avant tout sur les

questions d'identité et de communauté, notions qui

ont fait contre toute attente un retour en force à

l'heure de la globalisation mais qui, loin de s'y

opposer comme elles veulent le croire ou le faire

croire, font corps avec elle. Caractère cloisonnant de

toute identité tant individuelle que collective,critiqué par Foucault3 pour replier l'individu

(comme le collectif) sur lui-même, cependant que

Serres4 a dénoncé la faute logique qu'il y avait à

confondre relation d'identité et relation

d'appartenance. Déconstruction de la notion de

communauté engagée par Nancy5, la seule notion de

communauté qui vaille étant selon Agamben6 la

communauté formée, en l'absence de toute

condition d'appartenance, par des êtres quelconques,

dépourvus de toute identité.

À l'encontre de tous les communautarismes, identité

sans identité et communauté sans rien de commun,

mise en question de toute identité préexistante

comme de toute construction identitaire… Identités

tant ethniques ou sociales que genrées. Queerisation

de toutes les identités. Interrogation menée sur

l'espace commun, sur la formation et sur la crise de

l'espace public que l'on ne saurait ramener au seul

espace public bourgeois théorisé par Jürgen

Habermas7

Aussi convient-il d'aborder un tel travail en évitant

tant de prétendre en livrer la clef que d'en proposer

une interprétation, voire même de seulement

chercher à en ancrer le sens au sens de Barthes8. En

évitant, à l'encontre de la critique habituelle, de

vouloir trancher entre les interprétations possibles.

Soit une sorte de métalecture (par delà le caractère

métatextuel qui est déjà celui de toute lecture).

Ce quand bien même les éléments paratextuels que

sont les titres n'ont déjà que trop tendance à orienter

le sens de lecture des pièces. Si DK, à la différence

d'autres artistes, n'en donne pas moins le plus

souvent un titre à ses pièces, encore se méfie-t-il des

titres et passe-t-il beaucoup de temps pour trouver

des titres non pas le plus adéquats possible mais qui

demeurent eux-mêmes le plus ouverts possible.

Ainsi, pour ce qui est de Double Bind, alors que DK

recherchait opiniâtrement son titre, avons-nous eu,

lui et moi, l'occasion d'échanger de nombreux mails

à ce sujet. J'avais beau, à sa demande, me risquer à lui

proposer quelques titres de mon crû, comme de juste

ces titres se heurtaient toujours à quelque réticence

de sa part :

(JCM, 27.09.12) Autre titre possible pour ta pièce

pour laquelle je t'ai déjà proposé TRANCHÉE :

TRANCHE DE VIE, tout naturalisme écarté, bien

entendu.

(DK, 27.09.12) C'est drôle parce que j'avais noté ce

titre. Tu fais référence à Hitchcock, non ?

Notamment par rapport à cette question qu'on lui

posa : « est-ce que le cinéma est une tranche de

vie ? ». Hitchcock répondit : « Non, c'est plutôt une

tranche de gâteau »9. J'avais hésité justement.

 

(DK, 29.09.12) J'ai pensé à ça aussi : FRAGMENT

DE DÉCOR. La salle d'audience est souvent

qualifiée de scène de théâtre.

 

(JCM, 29.09.12) Je préférais nettement les titres

dont nous avions parlé précédemment, mais c'est à

toi de voir.

 

(DK, 29.09.12) Le truc est que TRANCHE DE

VIE me semble trop vague et porte la pièce sur une

réalité que ne traduit pas cette pièce. Ça fait trop

« objet rapporté », non ? L'autre truc est que la

justice, le lieu de la justice est vu et compris comme

un espace de pouvoir. COUPE me paraît trop sec

pour le coup.

 

(JCM, 29.09.12) FRAGMENT DE DÉCOR est

encore bien plus vague.

 

(DK, 03.10.12) Pour continuer sur les titres :

DOUBLE-BIND. Sur l'idée de l'incertitude…

 

(JCM, 03.10.12) Là encore à mon sens trop passepartout.

 

(DK, 03.10.12) Ce que tu dis ce n'est pas pas faux.

Mais en quoi est-ce passe-partout ? Pourtant c'est

bien la question de la justice dont il s'agit à travers

cette expression, et pas uniquement bien sûr. Et c'est

bien là l'enjeu. Il me semble qu'on est plus dans une

allégorie. Seulement l'usage de l'allégorie par rapport

à la justice en reste trop souvent à une représentation

souvent simpliste…

 

(JCM, 03.10.12) Je préférerais à ce moment-là que

tu baptises ton travail ALLÉGORIE, sans même

indiquer de quoi c'est l'allégorie.


… Allégorie au sens revalorisé par Benjamin10 et par

ce que Foster11 a appelé le « postmodernisme poststructuraliste

»12 pour sortir du présumé

« littéralisme » moderniste (déjà critiqué par Fried13)

sans tomber dans le symbolisme de ce que Foster

désignait comme le « postmodernisme néoconservateur ».

Ici, en effet, ni théorie de la justice à la Rawls

ni métaphore ou symbole de la justice. Encore

ne chercherai-je pas même à conceptualiser

ce pourquoi une coupe pratiquée dans un palais

de justice, la citation d'une salle de tribunal — selon

Marin14 coupe suivie d'une greffe (terme mi-botanique

mi-chirurgical à homonyme juridique), d'une recontextualisation

(ici dans la salle d'exposition où la

coupe se trouve placée en diagonale, telle une barre

de fraction ou d'opposition), d'un acte de montage —,

coupe renouvelant à sa façon la technique sculpturale

traditionnelle de taille redoublée par une coupe

axonométrique… n'en peut pas moins constituer

une allégorie de la justice quand bien même ce n'est

pas une allégorie aussi évidente que celle en usage

de la femme aux yeux bandés tenant dans ses mains

une balance (le montage ayant lui-même, selon

Buchloh15, caractère allégorique). Selon Benjamin,

le propre de l'allégorie, à la différence du symbole,

est de revendiquer ouvertement son caractère arbitraire,

en tout arbitraire du signe (et de la coupe).

Non pas théorie de la justice ni même interrogation

sur la justice en tant que telle mais interrogation sur

l'acte de juger, acte lui-même assimilable à un acte de

trancher, à une opération (en un sens, là également,

comme pour Bataille16, quasi chirurgical) de coupe.

Procédure ramenée ici, de par la coupe, au simple

face-à-face, à la Kafka, entre juge et accusé, en même

temps qu'à la solitude tant de celui qui rend la justice

que du justiciable (solitude qui est aussi celle d'un

jury d'assise, lui-même coupé du monde pendant le

temps du procès) quand bien même il ne s'agit pas

même d'individus quelconques à la Agamben mais

d'un simple jeu de places demeurant vides.

Mais Double Bind (titre finalement retenu) :

impossibilité de juger, caractère suspect de toute

dichotomie, alors même que, quoiqu'en pense

Deleuze17, il y a obligation de juger, même de

l'indécidable ; à la fois obligation et impossibilité de

juger. Dans le droit français, obligation, pour

quiconque est inscrit sur les listes électorales, de faire

éventuellement partie d'un jury d'assises. Obligation

de prendre des décisions qui n'est pas seulement le

fait de l'autorité judiciaire mais également celui du

pouvoir politique, impliquant la nécessité de la

démocratie non seulement représentative mais

délibérative, non pas pour parvenir au consensus

mais au contraire, comme l'indique Rancière18, pour

rompre celui-ci. Et, en art même, obligation de juger

esthétiquement ou artistiquement (l'oeuvre sinon

l'artiste), quand bien même c'est en l'absence de

toute loi, de tout concept, et quel que puisse être le

refus de l'historien d'art ou la volonté du

sociologue19 de se maintenir dans l'attitude dite de

neutralité axiologique et de refuser tout jugement de

valeur.

--

Jean-Claude Moineau – 01.01.2013

 

Jean-Claude Moineau a longtemps enseigné, par delà le découpage en disciplines consacrées, l'art et la théorie de l'art à l'Université de

Paris 8 et a été, en 2006-2008, conseiller de la 15e Biennale de Paris. Il est l'auteur notamment de L'Art dans l'indifférence de l'art (Paris,

P.P.T., 2001), de Contre l'art global, Pour un art sans identité (Paris, è®e, 2007) et de Retour du futur, L'Art à contre-courant, (è®e/Art 21,

2010).

 

1 / Arthur DANTO, La Transfiguration du banal, Une philosophie de

l'art, 1981, tr. fr. Paris, Seuil, 1989.

2 / Hans BLUMENBERG, Paradigmes pour une métaphorisée, 1960, tr.

fr. Paris, Vrin, 2006.

3 / Michel FOUCAULT, «Le Sujet et le pouvoir», 1982, tr. fr. Dits et

écrits 1954-1988, tome IV, 1980–1988, Paris, Gallimard, 1994.

4 / Michel SERRRES, « La Faute », Libération, 15 novembre 2003 &

L'Incandescent, Paris, Le Pommier, 2003.

5 / Jean-Luc NANCY, La Communauté désoeuvrée, 1983, éd. revue et

augmentée, Paris, Bourgeois, 1986.

6 / Giorgio AGAMBEN, La Communauté qui vient, Théorie de la

singularité quelconque, 1990, tr. fr. Paris, Seuil, 1990.

7 / Jürgen HABERMAS, L'Espace public, Archéologie de la publicité

comme dimension constitutive de la société bourgeoise, 1962, tr. fr. Paris,

Payot, 1978.

8 / Roland BARTHES, « Rhétorique de l'image », Communications n° 4,

Recherches sémiologiques, Paris, Seuil, 1964.

9 / Allusion à l'entretien avec Hitchcock par Jean Domarchi et Jean

Douchet (Cahiers du cinéma n° 102, décembre 1959) : « Les spectateurs

qui vont au cinéma mènent une vie normale. Ils vont voir des choses

extraordinaires, des cauchemars. Pour moi, le cinéma, ce n'est pas une

tranche de vie, mais une tranche de gâteau ».

10 / Walter BENJAMIN, Origine du drame baroque allemand, 1928, tr.

fr. Paris, Flammarion, 1985.

11 / Hal FOSTER, « Polémiques post-modernes », 1985, tr. fr.

L'Époque, la mode, la morale, la passion, Aspects de l'art d'aujourd'hui,

1977-1987, Paris, Centre Georges Pompidou, 1987.

12 / Cf. Craig OWENS, « The Allegorical Impulse, Towards a Theory

of Postmodernism », October nos 12 & 13, 1980.

13 / Michael FRIED, « Art and Objection », 1967, tr. fr. Artstudio n° 6,

Art minimal, automne 1987.

14 / Louis MARIN, « De la citation, Notes à partir de quelques oeuvres

de Jasper Johns », Artstudio n°12, Spécial Jasper Johns, printemps 1989.

15 / Benjamin BUCHLOH, « Allégorie et appropriation dans l'art

contemporain », 1981, tr. fr. Essais historiques II, Art contemporain,

Villeurbanne, Art édition, 1992.

16 / Georges BATAILLE, Manet, Étude biographique et critique,

Genève, Soira, 1955.

17 / Gilles DELEUZE, « Pour en finir avec le jugement », Critique

et clinique, Paris, Minuit, 1993.

18 / Jacques RANCIÈRE, La Mésentente, Politique et philosophie, Paris,

Galilée, 1995.

19 / Ainsi, en sociologie de l'art, Nathalie HEINICH ( Ce que l'art fait

à la sociologie, Paris, Minuit, 1998).