DJAMEL KOKENE

Le concert des nations à l'ère de la globalisation, par Jean-Claude Moineau

 

Texte autour de la performance musicale "Cacophonie" et "Tuer le temps"de Djamel Kokene $
publié in La toison d'or-The Golden Fleece, Catalogue d'exposition, Ed° Apollonia, 2004


Quand s'élève l'hymne national -quand même c'est l'hymne d'une autre nation- tout le monde est supposé se lever. Comme il est des musiques à danser l'hymne national est en quelque sorte une musique à se figer. ' Écouter comme ' un hymne national -pour reprendre la terminologie de Wittgenstein- c'est se dresser comme un seul homme -l'hymne national s'écoute non pas tant individuellement que collectivement- et se figer dans une attitude respectueuse (comme les putains).

Quoi de plus consensuel et donc de plus kitsch que l'hymne national ? L'hymne national, en dépit de son élévation affichée, n'est pas de la grande musique s'adressant à un public averti pas davantage que de la muzak ou de la variété. Ni musique savante ni musique populaire ni culture de masse mais kitsch (même s'il est toujours possible de faire sécession par rapport au consensus comme l'ont fait les athlètes noirs américains aux Jeux Olympiques de Mexico en 1968 en levant le poing, ce qui procédait d'une sorte de surenchère par rapport à l'acte commun - qui n'en était pas moins 'respecté' - consistant à se lever).

Et ainsi y a-t-il réappropriation ici, par l'artiste Djamel Kokene, non de l'art s'autoproclamant authentique ou de la culture populaire, pas même de la culture mass médiatique, mais de ce qui, plutôt que de relever de telle ou telle sphère bien délimitée de légitimation, fait consensus non pas dans tel ou tel micro-groupe mais bien dans l'espace national tout entier, de ce qui est tenu pour cimenter l'identité nationale (et quoi également de plus consensuel et donc de plus kitsch que l'identité nationale ?). Mais comment s'approprier ce qui appartient déjà à tout le monde, propriété qui, loin de se trouver remise en cause par l'actuel procès de globalisation, se trouve encore amplifiée par lui, tant au niveau national -la montée des identarismes- qu'au niveau international -la constitution d'un présumé ' patrimoine de l'humanité '- ?

En faisant, précisément, dissensus, ou en faisant apparaître le dissensus. Au lieu que, comme dans les cérémonies officielles à caractère unanimiste (du moins en façade), les hymnes propres aux différents États-nations soient joués successivement (dans l'ordre protocolaire ou dans l'ordre d'arrivée des champions), ils ne sont ici pas même sciemment mixés mais simplement joués simultanément par l'artiste, produisant non pas la consonance mais la dissonance. Non pas mise en commun du type ' tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil ' des différentes ' cultures ' nationales, mais mise en évidence de l'absence d'accord. Non pas sécrétion d'une identité globale pas davantage que résurgence des identités nationales mais dislocation des identités prédéfinies. Non pas fusion ni même métissage (quel qu'ait été, historiquement, le pouvoir de résistance de celui-ci à l'âge de la colonisation) mais confusion. Identité confuse, paradoxale, identité sans identité, post-identitaire, qui est celle, à l'âge de la globalisation, des migrants de toutes sortes et de leur descendance, écartelés qu'ils sont entre plusieurs identités.   
     
Et art non pas du partage du gâteau par des artistes réputés ' internationaux ' mais d'un artiste lui-même, Djamel Kokene, partagé entre différentes identités.
Encore la musique, dans l'Antiquité, n'était-elle pas découpée selon l'opposition entre musique noble et musique populaire sans pour autant faire consensus mais était-elle tenue en bloc pour l'apanage des lupanars et autres bordels. Ou tout au plus opposait-on non pas la musique populaire à la musique savante mais la pratique musicale sans distinction, la musique destinée à être écoutée, attribuée donc aux prostitués de l'un et de l'autre sexe, à la théorie musicale, à la musique élevée au rang d'art libéral en tant que science des proportions. Loin de faire consensus, la musique était alors considérée comme plus basse que basse.
Et, aujourd'hui encore, si l'on oppose désormais habituellement le divertissement -l'entertainment américain- aux choses et aux plaisirs de l'art (encore que de nombreux artistes, à commencer par les artistes Fluxus, aient rejeté une telle distinction), tout ce qui relève du divertissement n'est pas pour autant divertissement de masse. Au-dessous de la culture de masse, il est encore une subculture, à la fois prisée et méprisée, celle des bars à putes et des boîtes plus ou moins équivoques, se situant à l'incertaine frontière entre légalité et milieu.

D'où la proposition de Djamel Kokene consistant avec "Tuer le temps" cette fois à " entraîner " les membres du public habituel de l'art qui se fait dans le
" bas-fond " de cette subculture, à leur faire pratiquer -charnellement et photographiquement- une forme de tourisme sexuel, non dans le but de chercher à résoudre le litige entre les deux parties mais au contraire, là encore, en vue d'exacerber le différend, quand bien même le différend peut traverser chacun individuellement. Tout comme, dans les faits, à l'encontre du credo moderniste, loin que le grand art se nourrisse exclusivement de lui-même, l'art s'est toujours régénéré non seulement au contact de la culture populaire ou de la culture de masse mais en se frottant à la dite subculture, en s'encanaillant, telle l'Olympia de Manet qui résultait déjà du mélange détonant de la grande tradition de la peinture mythologique (la Vénus d'Urbin du Titien copiée par Manet à Florence dans sa jeunesse) et de la pornographie la plus crue (du moins pour l'époque). Tout comme, aujourd'hui, Philip-Lorca diCorcia, dans sa série Hollywood, et Santiago Sierra, chacun à sa façon, osant l'éthiquement incorrect à une époque qui entend prôner le retour tous azimuts à l'éthique (quand bien même il s'agit d'une éthique molle et c'est pour mieux dissimuler le manque de perspective politique, d'où le caractère fétichiste de ce regain éthique qui ne s'en avère pas moins des plus calamiteux pour l'art qu'il menace des foudres renouvelées de la censure), donnent à voir que le traditionnel recours en art à un modèle -professionnel ou non- a toujours équivalu à recourir aux "services" d'un ou d'une "professionnel (le)".