DJAMEL KOKENE

Monument aux non mort, par Axelle Emden


 

Monument aux Non morts [FIAC 2010 : un jour, une oeuvre]

Dans notre Top 5 de la Fiac 2010, il y a cette petite statuette signée Djamel Kokene, exposée par Anne de Villepoix au Grand Palais : un « monument aux non morts ». Petit format. Un monument pour les gens qui ne sont pas morts ? Pour les vivants alors ? Ou un monument qui dit que les « non » sont morts ? Voyage au pays des non-dits, ou… de l’art qui se met à parler, pour que ce soit plus « clair » peut-être, moins... « inaccessible » ? Quand les salons mondains disent qu’il n’y a plus rien à dire, l’art se met aux mots : cap sur les doubles je(ux).

Par Axelle Emden, Paris, 2010

 

Les non-morts ? Les vivants ?

« Monument aux non morts ». On a souri au premier abord, on a souri comme quand on croise un souvenir, parce que les « non morts », dans notre maison à nous c’est aussi bien les « vivants » de Philippe Katerine que les « vivants » de Lola Lafon. Celles et ceux qui « apprennent à mourir » : les philosophe par exemple, mais aussi les chanteurs lyriques - une spécialiste de l’opéra, Catherine Clément, emploie cette expression toute socratique pour parler de ceux qui en font un métier, de l’opéra. Alors… Apprendre à mourir, c’est quoi ? Etre dépressif, ou bien simplement vivre sa vie en conscience ? C’est de la deuxième option qu’on entend parler ici, même si elle ne va jamais sans « lâcher » la « pression » justement. 

 

Apprendre à mourir, c'est la définition que certains philosophes donnent à la philosophie. Et c’est ni plus ni moins apprendre à vivre : vivre chaque jour sans oublier que nous sommes mortels si vous voulez, accorder le « moyen », le quotidien et le présent à la « fin ». La fin, c’est la finitude bien sûr, mais ce n’est pas nécessairement le contraire du chemin à prendre pour arriver à ses buts – amusant, en grec le « telos » dit à la fois le chemin et le sens, le but et la fin. Un non-mort, ce serait un résistant : un héros pas forcément visible, caché même parfois, quelque part avec sa foi, agissant et tentant d’agir d’un bloc – avec son cœur sa tête son corps. Pas forcément un héros de la Deuxième Guerre mondiale non, Antigone est vivante par exemple : elle portait en elle le « kleos » et, sans agir pour la postérité, elle est entrée dedans, quitte à mourir pour la cause. Sa vie et sa mort, c’était la même chose, en ce sens qu’elles se rejoignaient dans la « fin » (le but et le contraire du début). Si l’on cherchait la formule, on dirait qu’être un non-mort, c’est habiter sa vie, son cœur et son QI. Mais pour l’ontologie, ça, c’est « être » tout court – Hölderlin avait cette formule magique, qui disait que le péril et la salvation se trouvaient au même endroit... et ce n’est pas un hasard si Heidegger était l’un de ses plus fervents admirateurs.

Ce sont de jolis mots me direz-vous, mais existent-ils, ces « non morts » ? Encore ici et maintenant ? Evidemment qu’ils existent ! Et pas que pour les philosophes de l’Antiquité grecque, pour lesquels en effet, il s’agissait bien d’incarner sa philosophie dans une « manière de vivre » comme le rappelle joliment Pierre Hadot (notamment dans un recueil éponyme). Mais s’ils existent, qui sont-ils, ces « vivants » ? 

« Y’en a pas un sur cent mais ils existent » disait Léo Ferré des anarchistes… Et bien pour les « non-morts » c’est à peu près pareil : y’en a pas beaucoup non mais elles, ils existent oui, celles et ceux qui habitent le monde, qui vont debout les yeux ouverts, la mélancolie souvent « pour traîner dans la vie » certes, car la lucidité n’est pas toujours souriante, pourtant elle ne refuse pas le bonheur non. La preuve : elle se fout pas toujours en l’air la lucidité – Barbara, en plus d’être une personne joyeuse dans la vie, ne s’est pas plus suicidée qu’une Sagan, qui a pourtant sans doute traîné son « Bonjour tristesse » tous les jours et jusqu’à sa fin; quant à Ferré, il finit ses « anars » sur ces mots : « Joyeux et c'est pour ça qu'ils sont toujours debout... ». Non, la lucidité ne refuse pas le bonheur ni la joie, loin de là. Et sans doute moins que le déni, l’oubli, l’amnésie, qui finit toujours par rattraper les illusions au vol. 

Alors les « non morts » de Djamel Kokene, auxquels il dédie un monument en minuscule, on s’est demandé si ce n’étaient pas des gens qui ressembleraient à cette héroïne du 2ème roman de Lola Lafon, « De ça je me console » : des gens qui refusent l’aveuglement, qui se disent de « ne pas oublier ». Ne pas oublier tout court : ne pas oublier le réel la mort le bonheur la souffrance l’injustice les moments transcendants. Des gens qui n’ont pas peur d’être philosophes en somme, de « s’étonner de tout », de continuer à le faire, sensibilité ouverte et cerveau à l’écoute. Non-morts : celles et ceux qui n’ont pas peur d’être pris pour des fous quitte à ce que leur sens des réalités fasse rire… c’est bien ce que veut dire l’absurde, non ? Alors un non mort, ce serait un Ionesco un Cioran, mais aussi une Duras un Lennon un Picasso comme le chante Philippe Katerine dans une chanson bien-nommée...  « Morts - Vivants »!